FRANCE DOULEURS
FRANCE DOULEURS

Douleur,je vous déteste

Sabine Sicaud

Douleur, je vous déteste ! Ah ! Que je vous déteste !

Souffrance, je vous hais, je vous crains, j'ai l'horreur

De votre guet sournois, de ce frisson qui reste

Derrière vous, dans la chair, dans le cœur...

 

Derrière vous, parfois vous précédant,

J'ai senti cette chose inexprimable, affreuse :

Une bête invisible aux minuscules dents

Qui vient comme la taupe et fouille et mord et creuse

Dans la belle santé confiante - pendant

Que l'air est bleu, le soleil calme, l'eau si fraîche !

 

Ah ! " L’Honneur de souffrir " ?... Souffrance aux lèvres sèches,

Souffrance laide, quoi qu'on dise, quel que soit

Votre déguisement - Souffrance

Foudroyante ou tenace ou les deux à la fois -

 

Moi je vous vois comme un péché, comme une offense

A l'allègre douceur de vivre, d'être sain

Parmi des fruits luisants, des feuilles vertes,

Des jardins faisant signe aux fenêtres ouvertes...

 

De gais canards courent vers les bassins,

Des pigeons nagent sur la ville, fous d'espace.

Nager, courir, lutter avec le vent qui passe,

N'est-ce donc pas mon droit puisque la vie est là

Si simple en apparence... en apparence !

 

Faut-il être ces corps vaincus, ces esprits las,

Parce qu'on vous rencontre un jour, Souffrance,

Ou croire à cet Honneur de vous appartenir

Et dire qu'il est grand, peut-être, de souffrir ?

 

Grand ? Qui donc en est sûr et que m'importe !

Que m'importe le nom du mal, grand ou petit,

Si je n'ai plus en moi, candide et forte,

La Joie au clair visage ? Il s'est menti,

Il se ment à lui-même, le poète

Qui, pour vous ennoblir, vous chante... Je vous hais.

 

Vous êtes lâche, injuste, criminelle, prête

Aux pires trahisons ! Je sais

Que vous serez mon ennemie infatigable

Désormais... Désormais, puisqu'il ne se peut pas

Que le plus tendre parc embaumé de lilas,

 

Le plus secret chemin d'herbe folle ou de sable,

Permettent de vous fuir ou de vous oublier !

 

Chère ignorance en petit tablier,

Ignorance aux pieds nus, aux bras nus, tête nue

A travers les saisons, ignorance ingénue

Dont le rire tintait si haut. Mon Ignorance,

Celle d'Avant, quand vous m'étiez une inconnue,

Qu'en a-t-on fait, qu'en faites-vous, vieille Souffrance ?

 

Vous pardonner cela qui me change le monde ?

Je vous hais trop ! Je vous hais trop d'avoir tué

Cette petite fille blonde

Que je vois comme au fond d'un miroir embué...

Une Autre est là, pâle, si différente !

 

Je ne peux pas, je ne veux pas m'habituer

A vous savoir entre nous deux, toujours présente,

Sinistre Carabosse à qui les jeunes fées

Opposent vainement des Pouvoirs secourables !

 

Il était une fois...

Il était une fois - pauvres voix étouffées !

Qui les ranimera, qui me rendra la voix

De cette Source, fée entre toutes les fées,

Où tous les maux sont guérissables ?

 

Sabine SICAUD   (1913-1928)



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